« 9 juillet 1848 » [source : MVH, 8106], transcr. Anne Kieffer, rév. Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4893, page consultée le 03 mai 2026.
9 juillet [1848], dimanche matin, 7 h.
Bonjour, mon Toto, bonjour. Je ne suis pas trop malheureuse : je t’ai vu hier et je
vais te voir aujourd’hui. Il n’y a pas trop de quoi se plaindre aussi je ne me plains
pas je dis même : quel bonheur !!! Ce serait encore bien mieux si j’avais un logis
près du tien et si je pouvais céder le mien séance tenante1. Malheureusement je n’en suis pas encore là et je n’y serai
probablement pas avant le 15 janvier, époque reculée et peu agréable pour les
déménagements2. Aujourd’hui je me sens pleine de courage et de patience parce
que je vais te voir bientôt. Mais que tu sois un jour sans me voir et toute cette
belle résignation s’en ira à vau-l’eaua et je serai la plus malheureuse des Juju. Mais n’anticipons
pas sur ce moment hideux et trop prochain. Profitons du bonheur présent comme s’il
ne
devait jamais finir. Voime, voime, c’est facile à
dire et peu facile à exécuter. Cependant ce n’est pas bonne volonté d’être heureuse
qui me manque. Je m’agrippe ou je m’accroche aux moindresb petits
[brimborions ?] d’amour que tu me jettes, ce n’est pas ma faute
s’ilsc ne sont pas assez forts pour
me conduire bien loin et pour me soutenir longtemps au-dessus de tous les ennuis et
de
toutes les inquiétudes de cette vie.
Cher bien-aimé, mon Toto adoré, j’envoie ma
pensée, mon âme et mon cœur au-devant de toi. Je ne garde que mon corps que je te
porterai dans quelques heures quoi qu’il n’en vaille guère la peine.
Juliette
1 Après avoir assisté, durant les journées de Juin, à l’envahissement de son logement par des émeutiers, la famille Hugo a quitté la place Royale pour s’installer au 5 de la rue de l’Isly, s’éloignant alors de la rue Sainte-Anastase où vit Juliette Drouet.
2 Juliette Drouet emménagera cité Rodier en novembre 1848.
a « veau-l’eau ».
b « au moindre ».
c « s’il ».
« 9 juillet 1848 » [source : MVH, 8107], transcr. Anne Kieffer, rév. Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4893, page consultée le 03 mai 2026.
9 juillet [1848], dimanche matin, 10 h. ½
Je m’épêche, je m’épêche pour arriver à l’heure car je ne veux pas plus te faire attendre que faire attendre mon cœur. Aussi je me hâte le plus que je peux d’en finir avec mes affaires pour être au rendez-vous à midi précisea dans l’église de la Madeleine. Si tu veux nous irons voir ensemble des logements tu pourras juger par toi-même de la difficulté de se loger à bon marché dans ce quartier-là surtout avec le genre de mobilier que j’ai. Mais l’important pour moi aujourd’hui c’est de te voir, c’est de marcher avec toi, de respirer le même air que toi, de sentir ma vie se mêler à la tienne. Le reste viendra en son temps si Dieu est juste et si l’amour n’est pas le repoussoir du bonheur. En attendant je borne mon amour à midi et mes exigencesb à faire tout ce que tu voudras. Baise-moi et tais-toi je vous l’ordonne. À propos rendez-moi donc mes 6 francs 15 sous et mes trois déjeuners. Je ne vous en fais pas grâce, je vous en préviens. Je vous laisse toute la gloire des souscriptions et je garde mon argent et mes déjeuners. Voilà mon patriotisme pour le moment. Entre nous je vous trouve un peu….. représentant du peuple de donner de l’argent avec facilité à des gens qui vous le rendent à coup de fusils. Merci j’aimerais mieux du veau et pas mal d’autres carottes que cellesc que le citoyen Lagrange1 vous a tiréesd au nom de cette classe intéressante, mais féroce, des insurgés et des émeutiers qui ont eu des malheurs dans sa société et des désagréments avec la justice. Mais enfin cela vous regarde. La stupidité ne se commande pas seulement je veux mon argent et mes trois déjeuners tout de suite ou la mort.
Juliette
1 Le député Charles Lagrange – député de l’extrême-gauche de l’Assemblée constituante –, réclame en vain l’amnistie des victimes de la répression de juin 1848.
a « précises ».
b « exigeances ».
c « celle ».
d « tirée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.
- FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
- 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
- 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
- 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
- 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
- 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
- 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
- NovembreElle s’installe cité Rodier.
- 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.
